Image générée par IA1
Échographie postée sur Facebook, première bouillie immortalisée en story, premier jour d’école avec le panneau “Première rentrée de Léa, 3 ans” bien lisible… Soyons honnêtes : nos enfants ont aujourd’hui une vie numérique avant même de savoir tenir debout.
Et je vous arrête tout de suite : cet article n’est pas là pour vous faire la morale. Partager la joie d’être parent, c’est humain, c’est beau, et personne ne devrait avoir honte de trouver son bébé adorable (il l’est, j’en suis sûr 😉). L’idée, c’est juste de prendre deux minutes pour réfléchir à ce qu’on partage, où, et pour qui.
Bienvenue dans le monde du sharenting.
Le sharenting, c’est quoi exactement ?
Le mot est une contraction de l’anglais share (partager) et parenting (la parentalité). En clair : le fait, pour les parents, de publier en ligne du contenu concernant leurs enfants. Photos, vidéos, anecdotes, résultats scolaires, petits soucis de santé… tout ce qui raconte la vie de nos petits.
Ce n’est pas un phénomène marginal. C’est même devenu un réflexe tellement banal qu’on ne le remarque plus. Un anniversaire ? Une photo. Une bêtise mignonne ? Une vidéo. Un déguisement de carnaval ? Toute la galerie y passe.
Le souci, ce n’est pas le geste en lui-même. C’est ce qui se cache derrière, et qu’on ne voit pas au moment de cliquer sur “Publier”.
Une empreinte numérique commencée sans son accord
Le premier point, le plus important à mes yeux, est aussi le plus simple : votre enfant n’a rien demandé.
Quand vous publiez une photo de vous, c’est votre choix, votre visage, votre responsabilité. Mais un bébé ou un jeune enfant ne peut pas donner son consentement, c’est-à-dire dire “oui, je suis d’accord pour que cette image existe sur Internet”. On décide pour lui. Et le jour où il sera en âge de comprendre, il découvrira une empreinte numérique (l’ensemble des traces qu’on laisse sur Internet) qu’il n’a jamais choisie.
Imaginez l’inverse une seconde : que diriez-vous si, à votre naissance, vos parents avaient affiché en place publique chaque photo de vous dans le bain, chaque crise de larmes, chaque moment gênant ? Ce qui nous semble mignon à 2 ans peut devenir une vraie source d’embarras à 12.
Les risques concrets (sans dramatiser)
On va passer en revue les vrais risques. Pas pour vous faire peur, mais pour que vous décidiez en connaissance de cause.
Des photos qui ressurgissent des années plus tard
Internet a une mémoire d’éléphant. Une photo publiée aujourd’hui peut très bien réapparaître dans dix ou quinze ans, au pire moment : lors d’une recherche par un camarade de classe, un recruteur, ou n’importe qui de mal intentionné.
Et c’est exactement là que le harcèlement peut s’inviter. Une photo embarrassante de l’enfance, retrouvée par des camarades, peut devenir une arme. Le sujet est suffisamment sérieux pour qu’on lui ait consacré un article complet : le harcèlement sur les réseaux sociaux.
Le détournement d’images
C’est la partie qui dérange, mais qu’il faut dire. Une photo d’enfant publiée publiquement peut être récupérée par n’importe qui et détournée : recadrée, modifiée, replacée dans un contexte que vous n’auriez jamais imaginé. Cela va du simple “vol” d’image pour illustrer une publicité douteuse jusqu’à des usages bien plus malveillants que je vous laisse deviner.
Une photo en accès public n’est plus vraiment “à vous”. Une fois en ligne et visible de tous, elle peut être copiée, enregistrée, repartagée. Vous perdez tout contrôle dessus.
Les métadonnées : votre photo en dit plus que vous ne croyez
Voici un point que beaucoup ignorent. Quand vous prenez une photo avec votre téléphone, celui-ci enregistre discrètement des informations cachées dans le fichier : ce sont les métadonnées. Parmi elles, souvent, la géolocalisation : les coordonnées GPS exactes de l’endroit où la photo a été prise.
Concrètement, une photo de votre enfant jouant dans le jardin peut contenir l’adresse précise de votre domicile. Une photo prise devant son école peut révéler… son école. Sympathique pour une personne mal intentionnée.
Bonne nouvelle : la plupart des grands réseaux sociaux suppriment automatiquement ces données quand vous publiez. Mais si vous envoyez la photo originale par message ou par e-mail, elles, restent. Le réflexe : désactivez la géolocalisation des photos dans les réglages de votre téléphone (cherchez “Localisation” dans les options de l’appareil photo).
Les petites infos qui en disent long
Au-delà de l’image elle-même, ce sont souvent les légendes qui posent problème. Le prénom complet, le nom de l’école, l’horaire de sortie des classes, le sport pratiqué le mercredi, le doudou indispensable au coucher… Mises bout à bout, ces informations dressent un portrait très précis de votre enfant et de ses habitudes. Exactement le genre de détails qu’on préférerait garder pour soi.
Cette petite vidéo illustre, mieux qu’un long discours, à quel point une simple photo partagée peut échapper à tout contrôle :
Et la loi dans tout ça ?
En France, votre enfant possède un droit à l’image, comme tout le monde. C’est le droit de chacun de contrôler l’utilisation qui est faite de son image. Pour un mineur, ce droit est exercé par ses parents, au titre de l’autorité parentale.
Et c’est là que ça devient intéressant : la responsabilité est partagée entre les deux parents. Publier une photo de son enfant nécessite en principe l’accord des deux. C’est d’ailleurs une source classique de désaccords, notamment chez les parents séparés.
Le droit français a évolué pour mieux protéger la vie privée des enfants face au partage en ligne par les parents. L’esprit du texte est clair : les parents doivent protéger la vie privée de leur enfant, pas l’exposer. Le respect de la vie privée de l’enfant fait pleinement partie de l’autorité parentale.2
Au fond, la loi ne fait que rappeler une évidence : l’image de votre enfant lui appartient. Vous en êtes le gardien temporaire, pas le propriétaire.
Comment partager intelligemment (et sans culpabiliser)
Bon, assez parlé des risques. Vous avez le droit d’être un parent fier ! Voici comment continuer à partager les beaux moments tout en protégeant votre enfant. Aucune de ces idées n’est compliquée.
Privilégiez le partage privé
C’est de loin le conseil le plus efficace. Plutôt que de publier sur un mur public visible par la terre entière, partagez en cercle restreint :
- Un album photo partagé (Google Photos, iCloud) accessible uniquement aux personnes que vous invitez ;
- Une conversation de messagerie privée avec les grands-parents, parrains et marraines ;
- Un groupe familial fermé.
Vos proches voient grandir l’enfant, et la photo ne se balade pas dans la nature. Tout le monde y gagne.
Vérifiez vos réglages de confidentialité
Si vous tenez à publier sur un réseau social, prenez cinq minutes pour régler qui peut voir vos publications. Passez votre compte en privé, limitez l’audience à vos “amis” plutôt qu’au public, et faites le ménage dans votre liste de contacts (connaissez-vous vraiment ces 800 “amis” ?). J’en parle plus en détail dans l’article sur les réseaux sociaux et la vie privée.
Floutez ou cachez le visage
Une photo de dos, de profil, un visage flouté ou un petit emoji bien placé : on raconte le moment sans rendre l’enfant identifiable. Beaucoup de parents adoptent cette habitude et, franchement, ça n’enlève rien au charme de la photo.
Coupez la géolocalisation et soignez les légendes
On l’a vu plus haut : désactivez la localisation de l’appareil photo, et évitez de donner dans les légendes le nom de l’école, l’adresse ou les horaires. Gardez les détails identifiants pour les conversations privées.
Demandez son avis à l’enfant quand il grandit
Dès que votre enfant est en âge de comprendre (souvent plus tôt qu’on ne le pense), prenez l’habitude de lui demander : “Ça te va si je montre cette photo à mamie ?” Non seulement vous respectez son choix, mais vous lui apprenez une notion précieuse : son image lui appartient. Une belle leçon de vie numérique, et un bon complément à ce qu’on peut mettre en place avec le contrôle parental.
En résumé
Le sharenting n’est ni un crime ni une honte. C’est simplement un geste devenu si automatique qu’on a oublié de se poser une question pourtant simple : est-ce que mon enfant aimerait que cette photo existe ?
Retenez l’essentiel :
- Votre enfant ne peut pas consentir : son image lui appartient, vous en êtes le gardien ;
- Une photo publique peut ressurgir, être détournée, et trahir où vit votre enfant ;
- La loi reconnaît au mineur un véritable droit à l’image, sous la responsabilité des deux parents ;
- La meilleure protection reste le partage privé, en cercle restreint.
Vous n’avez pas à arrêter de partager les sourires de vos enfants. Apprenez juste à le faire dans un cadre choisi, et non sur la place publique.
Alors, la prochaine fois que votre petit fera une bêtise irrésistiblement mignonne : photographiez-la, riez-en… mais réfléchissez deux secondes avant de cliquer sur “Public”. 😉
